Salomon Malka : « Il y a un grand désarroi chez les Juifs de France »

Salomon Malka : « Il y a un grand désarroi chez les Juifs de France »

Rencontre avec Salomon Malka, directeur de L’Arche, le magazine du judaïsme français, qui vient de publier le livre « Le Grand Désarroi : Enquête sur les Juifs de France » (aux éditions Albin-Michel).

Le Grand Désarroi, Salomon et Victor MalkaLa France a connu en 2015 une croissance d’actes antisémites, comme elle en a certes eu par le passé au moment des « intifadas », les révoltes en Palestine. Sauf que, pour la première fois, le « pic » de 808 agressions et menaces commises l’a passé (contre une communauté qui ne représente qu’1% des Français) n’est pas lié aux événements au Moyen-Orient. L’impact est important jusqu’en Floride où une partie des Juifs ayant quitté la France se sont installés.

LE COURRIER DE FLORIDE : Votre livre s’intitule « Le Grand Désarroi », en est-on vraiment arrivé à ce point-là ?

Salomon Malka

Salomon Malka

Salomon MALKA : Oui, on en est là. On est partis du mot désarroi parce qu’il y avait autour de nous des gens perplexes, des gens qui se posaient des questions, des gens qui ne comprenaient pas ce qui arrivait. Nous sommes partis d’un désarroi qui était propre au judaïsme français. Cette communauté juive, depuis les années 2000, est en butte à des agressions dans sa vie quotidienne, dans ses lieux de culte, dans ce qu’on appelait à l’époque « les territoires perdus de la République ». C’était une période difficile. D’autant plus difficile qu’on se refusait à nommer les choses. Les territoires perdus étaient des territoires en souffrance. Les agressions étaient un produit de la misère sociale. Le terrorisme était plus de nature psychologique que réel. Les djihadistes étaient des « destins ratés de l’intégration »…Il y avait comme cela une atmosphère de grand déni, de grand écart entre la réalité de ce qui se passait, et la manière dont c’était perçu par l’opinion, par la presse, par la classe politique et par les intellectuels. Cela a changé, pas totalement, mais cela a changé. Depuis un an, depuis le début de cette terrible année 2015, qui commence par les attentats de Charlie hebdo et de l’Hypercasher de Vincennes, et qui finit par le 13 novembre, le désarroi s’est étendu à la société dans son ensemble. Des caricaturistes, des journalistes, des policiers, des clients dans les cafés, des spectateurs au Bataclan… Donc, on a dû gérer cette mutation au moment même où on faisait l’enquête. Je m’empresse d’ajouter que les juifs, qui sont d’ une certaine manière soumis à la « double peine », continuent d’être agressés en tant que tels.

LE CDF : Pourtant les autorités françaises sont plus fermes que jamais pour condamner les discours ou les actes antisémites. Comment la situation peut-elle ainsi être hors du contrôle du gouvernement dans un grand pays comme la France ?

S.M : Il y a eu une prise de conscience, c’est exact, des déclarations très fortes et très claires de la part de nos gouvernants. François Hollande, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve ont dit ce qu’il fallait dire. L’état d’urgence a été décrété. Des militaires surveillent les lieux publics, les synagogues, les écoles. Il y a eu aussi un sursaut du peuple français. Les gens ont défilé le 11 janvier 2015 par millions à travers la France. Les habitudes ont changé, un sondage révélé par France 2 indique qu’un Français sur trois a modifié son comportement après les attentats (dans la consommation, le shopping, les spectacles). Il reste que ce que nous avons découvert dans notre enquête, c’est que les mesures adoptées ne sont pas suffisantes. Sur le fond, sur la déradicalisation, sur les fractures de l’école, sur les dérives de la laïcité, sur les problèmes d’intégration, sur la montée de l’antisémitisme, on a tardé à prendre les décisions. Les choses bougent depuis le 13 novembre, mais on ne voit pas pour l’instant de résultats tangibles.

LE CDF : Pensez-vous que les départs vont continuer à augmenter, comme c’est le cas depuis plusieurs années ?

S.M : La tentation de l’émigration existe. Elle continue à se développer à un rythme de 6 à 7000 personnes par an pour Israël par exemple. Pour l’heure, ce sont beaucoup des jeunes des écoles juives, qui sont familiers avec la langue et la culture, mais il y a aussi ce qu’on appelle une « Alya-Boeing » (des gens qui travaillent en Israël et qui rentrent en France le week-end). Est-ce que l’arc va s’ouvrir davantage et atteindre des familles ? Est-ce que cette émigration va continuer ? Cela va beaucoup dépendre de l’évolution de la situation dans les mois et les années qui viennent. Les gens sont un peu dans l’expectative et les interrogations demeurent.

LE CDF : Quelles sont les destinations principales pour les Juifs qui quittent la France sans faire leur alya* ?

S.M : J’étais il y a deux semaines à Londres, qui est devenue apparemment – c’est ce que disent les Anglais – la cinquième ville de France, avec près de 400.000 de nos concitoyens qui y vivent et y travaillent. Beaucoup de jeunes, essentiellement dans la finance. J’ai pu me rendre compte qu’une communauté juive non-négligeable était installée là. On l’évalue à près de 5000. A la synagogue de Marble Arch, le rabbin a même annoncé un office pour les juifs français.
Naturellement, les Etats-Unis ou l’Australie sont également des destinations. Mais c’est une émigration plus économique que due à des problèmes de sécurité ou d’antisémitisme ;
Pour ce qui concerne Londres, il faut tenir compte du fait que si le referendum sur le Brexit tournait à la séparation d’avec l’Europe, cela poserait quelques soucis à la communauté française.

LE CDF : Des milliers de Juifs francophones sont déjà installés en Floride, est-elle toujours une destination privilégiée pour ceux qui souhaitent partir ?

S.M : J’étais à Miami il y a trois ou quatre ans. Il y avait déjà une communauté française importante parmi lesquels bon nombre de juifs installés avant le regain d’attentats de ces dernières années. Là aussi, il s’agit souvent d’une émigration liée aux problèmes économiques, et pas seulement fiscaux, la certitude d’avoir un avenir meilleur à l’étranger est un moteur commun à beaucoup d’expatriés. Néanmoins, même si n’avons pas pu évaluer la situation en Floride dans son ensemble, on me dit que des témoignages évoquent souvent l’antisémitisme comme un des moteurs de l’expatriation.
*Alya = départ pour Israël

Le Grand Désarroi : Enquête sur les Juifs de France, Salomon et Victor Malka. 23.99$ sur Ebookez-vous : www.ebookezvous.com/641077/Le-Grand-Desarroi.ebook?&ipd=1008

 



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