Moi, Louis-Michel Aury, pirate français, amiral de Bolivar, roi de Floride et… totalement inconnu !

Moi, Louis-Michel Aury, pirate français, amiral de Bolivar, roi de Floride et… totalement inconnu !

Il aurait aussi été possible de rajouter dans le titre, s’il n’était déjà long, que Louis-Michel Aury avait été le premier gouverneur (mexicain) du Texas, et bien d’autres faits d’arme grandioses, tout en restant…  un parfait inconnu !!!

MATELOT A 14 ANS

Autoprortrait de Louis-Michel Aury

Qui a dit que les Parisiens ne franchissaient jamais le périphérique (sauf pour aller au Club Med et sur les plages de Bretagne) ? En tout cas, ce fut le destin de Louis-Michel Aury, né dans une famille de la classe moyenne de la capitale française quelques mois avant qu’elle ne fasse sa Révolution. A 14 ans, en 1802, il est déjà matelot dans les Caraïbes, passant sans se poser trop de questions (à cet âge-là on ne peut qu’obéir) de la marine marchande aux navires corsaires. Son héros, comme celui de tous les autres français se promenant avec une arme à la ceinture, c’est le petit général Bonaparte, héros de la République. Sept ans plus tard, Louis-Michel Aury a déjà amassé pas mal d’argent, une connaissance parfaite des villes les mieux fréquentées d’Amérique, mais aussi des marécages les plus mal famés. Et il a également cumulé les désillusions : à commencer par ce Bonaparte qui a trahi la cause en se mettant une couronne sur la tête (en 1804), laissant les Français d’outre-mer dans l’incompréhension la plus totale. Aury n’est déjà plus vraiment Français. Il est « Français d’Amérique », ne sachant plus trop à quel pays il appartient. Son étendard sera celui de la liberté.

PETIT TRAFIQUANT

Il lui faudra néanmoins un moment pour étendre sa conception de la liberté à toutes les races. En mai 1809, il quitte la Guadeloupe (deux semaines avant qu’elle ne tombe aux mains des Anglais) avec une cargaison de 208 esclaves à son bord. Direction le « royaume » de Barataria : des îles et bayous à côté de la Nouvelle-Orléans, tenus d’une main de fer par les frères Jean et Pierre Lafitte, pirates de renom ayant eux aussi envoyé valser les idéaux monarchiques autant que républicains : seul l’argent les intéresse. Napoléon avait rétabli l’esclavage en 1802. Les navires français passaient donc du continent africain à la Guadeloupe, puis les contrebandiers emmenaient les esclaves illégalement aux Etats-Unis, car leur vente était désormais interdite. Et ça avait fait monter les prix, ce qui permettait ainsi aux pirates de réaliser d’importants profits. Après avoir vendu la moitié de sa cargaison, Aury s’en  va négocier le reste un peu plus loin au bayou Lafourche. Mais il se fait arraisonner par la marine américaine qui lui confisque son navire. Qu’à cela ne tienne : s’il ne peut plus retourner à la Guadeloupe, il va donc continuer son aventure aux Etats-Unis.

CORSAIRE BOLIVARIEN

C’est en 1813 que l’histoire retrouve sa trace en Caroline-du-Nord. Il a 25 ans, a gagné pas mal d’argent, et il décide de se mettre à son compte en achetant son propre bateau. Néanmoins il est fatigué de toutes ces histoires de petits trafics dans les bayous. Ses élans libertaires ne l’ont jamais quitté. Et la première chose qu’il va faire avec son bateau… c’est de s’en aller aider la révolution bolivarienne : les pays d’Amérique tentant de se défaire de la couronne espagnole. Après avoir obtenu des lettres de marque de la « République du Vénézuela » (qui n’existait alors que dans la tête des révolutionnaires) il se lance à l’attaque de navires espagnols. Après plusieurs captures, il est déjà à la tête d’une flottille corsaire.

« AMIRAL LUIS AURY »

Et moins de deux ans après avoir acheté son bateau, il est nommé « comodore » (amiral) du plus célèbre sud-américain de l’histoire (après Diego Maradona) : Simon Bolivar ! Louis-Michel Aury prend la direction de Carthagène, en Colombie, ville rebelle assiégée par les Espagnols. Il fait sortir de la ville des centaines de révolutionnaires, et est vite considéré comme un héros. Il retrouve juste après Simon Bolivar en Haïti. Problème : si Bolivar reconnaît qu’Aury est un héros, il lui reproche toutefois le nombre de républicains morts durant cette opération. Autre problème : Aury s’oppose à ce que Bolivar devienne le commandant unique de toutes les révolutions dans les pays hispaniques. Ce courroux entre les deux hommes aura une conséquence dont Aury se fichait certainement à l’époque : les livres d’histoire seront écrits sans que son nom n’y figure.

GOUVERNEUR DU TEXAS

Qu’à cela ne tienne. Louis-Michel Aury met les voiles vers d’autres cieux, la… « République du Mexique » !!!

Là-bas, les Révolutionnaires lui confient la gouvernance de la petite île de Galveston dont il prend possession avec son escouade en septembre 1816, et y établit sa base. L’île dépend du Texas, mais… pas pour les Mexicains. Un jour, l’un des bâtiments d’Aury intercepte sur un navire espagnol une lettre expliquant que le port de Solo-La-Marina n’était pas défendu. Ils mettent les voiles le 6 avril 1817 et prennent la ville sans tirer un coup de feu. L’événement mérite d’être souligné car Aury intervient ainsi de nouveau (et avec succès) dans un nouveau pays. Mais ce sera surtout sa dernière incartade au Mexique. Rebroussant chemin vers Galveston, il peut s’apercevoir en y arrivant que, malgré sa courte absence, quelqu’un lui a pris sa place : Jean Lafitte lui-même (et quelques milliers de flibustiers déterminés à contrôler le coton texan depuis l’île).

Louis-Michel Aury n’a probablement pas à ce moment-là les moyens d’affronter le dernier roi pirate, (et en tout cas le plus puissant), et surtout pas l’envie de perdre des hommes dans de vains combats entre Français. L’ennemi, c’est la couronne espagnole, et elle seule. Certes, il paraphe souvent ses lettres d’un « Louis Aury, pirate français ». Il en a bien gagné le droit ! Mais cette signature est plutôt comme l’usage du pavillon noir : un symbole utile pour effrayer l’ennemi. Car, Aury le prouvera, il est réellement libertaire, et entièrement dévoué à cette cause. Il ira jusqu’au bout. Il est d’ailleurs paradoxal de voir à quel point ces marins (qui connaissent toutes les îles et côtes comme leur poche) sont prêts à mourir pour des « pays »… mais sans jamais les découvrir ; sans jamais s’éloigner de plus de 1000 mètres de la mer (et surtout de leur bateau) !

ROI (REPUBLICAIN) DE FLORIDE

Au moment de sa mésaventure de Galveston, Aury est en contact avec un aventurier écossais du nom de Gregor McGregor qui lui demande de l’assister. McGregor lui assure être mandaté par les députés rebelles républicains des pays d’Amérique du Sud pour mener une attaque contre les Espagnols en Floride. Ca tombe bien, c’est juste à côté. Et comme Louis-Michel Aury n’a rien d’autre à faire…

La Floride est alors un pays de marécages qui coûte cher à défendre pour les Espagnols, et qui est bien moins rentable que la partie centrale ou sud du continent. C’est de toute évidence un « talon d’Achille » pour Madrid.

Aury doit contourner toute la péninsule afin de gagner Amelia Island (sur la côte Atlantique, à quelques kilomètres au nord de Jacksonville). Et c’est à la tête d’une véritable petite armée, comprenant 14 navires, qu’Aury débarque en Floride. Ils établissent leur quartier général sur Amelia Island et en septembre 1817, à bord de son navire amiral baptisé « Congrès Mexicain », Louis Aury proclame la Floride comme territoire de la « République du Mexique ». Pour les gouvernements espagnol et américain, ces révolutionnaires sont « Les Mexicains d’Aury ». Mais pour la population de Floride, il s’agit d’un « parti français » que certains préfèrent de loin au « parti espagnol ». Car il faut alors prendre partie. Dans la réalité, l’armée de Louis-Michel Aury est effectivement très peu mexicaine. Elle est certes structurée avec des marins provenant des armées napoléoniennes (qui comptait beaucoup de piétons depuis la raclée de Trafalgar (1805)), mais elle comprend aussi beaucoup d’Anglais, d’Irlandais et d’Américains, et aussi les 130 « Noirs d’Aury » (qui sont pour la plupart des métis).

La présence des « Mexicains » s’organise vite. Aury consent à laisser le gouvernement civil à McGregor, mais il se proclame lui-même « Commandant en Chef de la Floride » : il en garde ainsi le contrôle militaire et naval. Des billets de banque sont imprimés, un journal (en espagnol) est publié, et deux mois plus tard des élections sont annoncées. Sans parler du commerce qui se développe très vite. Mais Monroe, le président Américain, commence à être las de cette agitation française à sa frontière. Puisque les Espagnols ne règlent pas le problème, il compte lui-même envahir Amelia et en chasser Aury. Ce dernier l’apprend, et écrit le 23 décembre une lettre de protestation au président des Etats-Unis. Rien n’y fait. D’ailleurs les Espagnols ont négocié avec Monroe. Plutôt que la Floride ne tombe dans les mains des trublions Français ou des révolutionnaires mexicains, autant la donner aux Etats-Unis ! Monroe prend possession d’Amelia sans combattre, et laisse deux mois à Aury pour plier bagage. Ainsi, c’est à cause (ou grâce) d’un Français que la Floride est devenue américaine : une revanche historique contre les Espagnols qui avaient ici même, trois siècles plus tôt, massacré les premiers colons français de Fort Caroline !

A L’ABORDAGE !

Aury a néanmoins conservé son armada. Il dispose de 400 hommes à bord de ses 16 bateaux. Il accepte d’aller aider l’amiral Brion dont la flotte « bolivarienne » est bloquée par les Espagnols à Barlovento au Vénézuéla. Aury les mets en fuite. Mais Brion n’accorde pas même un remerciement au Français qu’il voit comme un sérieux concurrent depuis l’épisode de Carthagène. D’ailleurs, Louis-Michel Aury profite de ce nouvel événement pour tenter de rétablir de bonnes relations avec Bolivar. Mais il n’y a rien à faire : Bolivar n’est pas intéressé par son « armée mexicaine ». Dépité, Aury remonte plus au nord, vers l’Amérique Centrale. Le 4 juillet 1818, il capture la petite île Sainte-Catherine, jouxtant l’île de la Vieille Providence, au large du Nicaragua. Il y fait construire le « Fort Liberdad », qui devient son quartier général, et il reprend alors la course aux navires espagnols. En 1819, sur pression de son entourage, Bolivar accepte enfin de reconnaître Aury, en tant que « capitaine de navire de la République ». Le Français refuse ce titre qu’il considère comme injurieux. Il mérite autant le titre d’amiral que Brion !

CAP SUR L’AMERIQUE CENTRALE

Portrait de Louis Aury au Pirate Museum de St Augustine

Portrait de Louis Aury au Pirate Museum de St Augustine

Durant trois ans, il va livrer des batailles un peu partout en Amérique Centrale, cherchant notamment à conquérir l’indépendance du Panama. Mais il ne peut hisser le drapeau bolivarien, celui de la république de « Grande Colombie » sur ses navires. Ce n’est pas un problème. Et quand les Espagnols défendant le port de Trujillo, au Honduras, voient arriver au large, le 21 avril 1820, une petite armada, ils ont la surprise de voir accroché aux mats… le drapeau de la république d’Argentine ! A 14h, Aury envoie à terre un émissaire demander la reddition de la ville, qui refuse. Le lendemain, ses bateaux ouvrent le feu et canonnent sans interruption entre 9h et 14h, pendant qu’un de ses commandos tente de pénétrer la ville de l’autre côté, par les terres. Mais l’invasion est détectée et mise en déroute, alors que la canonnade n’a guère d’effets sur les défenses espagnoles. C’est un échec, succédant à une série de victoires. C’est son quotidien : il passe ensuite à autre chose. Le lendemain, Aury fait voile vers le port d’Omoa, où il arrive le 25 avril. Il essaye d’y prendre pied durant plusieurs jours et nuits, mais c’est de nouveau un échec. Le 6 mai il rentre enfin à sa base après une campagne militaire infructueuse. C’aura peut-être été la dernière. Car Louis-Michel Aury, étrangement, ne mourra pas en mer. Le 30 août 1821, le chef de police de La Vieille Providence constate la présence d’un corps inanimé sur le bord de la route. C’est celui de Louis-Michel Aury, victime apparemment d’une fatale chute de cheval. Ainsi se termine une vie dont la plupart des pages glorieuses n’ont probablement pas été écrites. Son nom ne figure que sur un seul monument, un tas de vieilles pierres sur la petite île Sainte Catherine, encore surmonté aujourd’hui par quelques canons rouillés… et d’un drapeau argentin planté en sa mémoire, celle d’un inconnu, celle d’un parisien qui a prouvé qu’il avait le pied marin !

Voir aussi :

Gasparilla : le pirate de Tampa

Article sur les deux grandes époques de la piraterie dans les Caraïbes

Les batailles entre Français et Espagnols pour Fort Caroline

Fort Matanzas, le site (magnifique) du massacre de la flotte française

Guide complet et gratuit de St Augustine

Guide complet et gratuit de la Floride

 

 



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