“La Grande Guerre a accéléré la brutalisation des sociétés” (Annaléa Vincent)

“La Grande Guerre a accéléré la brutalisation des sociétés” (Annaléa Vincent)

Le Dr Annaléa Vincent a soutenu en avril 2013 sa thèse à l’Université de Miami sous le titre : « Aux limites de l’humain : violence, animalité, primitivisme, représentations littéraires dans le roman de tranchée ». Elle y traite de la déshumanisation qui – selon sa thèse – a battu toutes les limites durant ce conflit (1). Elle avait donné cette interview (exclusive sur internet) au Courrier de Floride en 2014, pour le début du centenaire.


Dr Annalea Vincent

Dr Annalea Vincent

LE COURRIER DE FLORIDE : Pour vous la littérature française a-t-elle justement reflété l’horreur du champ de bataille durant cette guerre ?

Annaléa VINCENT : La littérature française a représenté la guerre de manière très inégale. Alors que certains textes comme Gaspard de René Benjamin mettent en scène un soldat bravache, pittoresque, qui part en guerre « la fleur au fusil », où l’enthousiasme guerrier prédomine sur la peur du combat, d’autres textes eux, évoquent le champ de bataille de manière crue : violence des bombardements, corps démembrés, souffrances psychologiques terribles. Ce sont ces textes-là que j’ai choisi d’analyser. La frontière entre l’humain et le monstrueux y est extrêmement poreuse.

LE C.D.F : Quelle différence la littérature a-t-elle apporté par rapport à la presse ?

AV : La presse est intimement liée à une parution et une production dans l’immédiateté. Elle est donc soumise à la censure de manière probablement plus systématique, bien que les romans y aient eux aussi été soumis. Cependant, la littérature de part sa nature, offre une plus grande liberté d’expression ; si le personnage principal est un rat par exemple (c’est le cas de l’œuvre de Pierre Chaine « Mémoires d’un rat »), il est plus facile de lui faire dire la guerre.

LE C.D.F : La Première Guerre Mondiale n’était pourtant pas le première des guerres contemporaines : la guerre de 1870 ou la guerre de Sécession furent aussi des boucheries dues à l’emploi d’armes de « destruction massive »… ?

A.V : Alors que le XXème s’ouvrait sur des promesses de progrès social et moral, liés notamment à un formidable essor technologique, la Première Guerre mondiale, a contribué à remettre en question une certaine idée de la modernité. C’est en ce sens que cette guerre se démarque des précédentes. Mais pas seulement. Les techniques et stratégies militaires changent, surtout à partir d’octobre 1914 où d’une guerre de mouvements on passe à une guerre de position. Aucune des armées en présence n’a le dessus sur l’autre et la guerre s’enterre. Com- mence alors la guerre des tranchées.

LE C.D.F : Vous pensez qu’il y a une continuité dans l’expérience de l’horreur entre 1870 et 1945 ?

A.V : Je laisserai la guerre de 1870 à part. Je suis assez sceptique quant au concept de continuité historique mais il est vrai, et George Mosse est l’un des précurseurs de cette théorie, que la Grande Guerre a acceléré la brutalisation des sociétés. La violence de masse rend la violence presque « acceptable », la notion même de l’individu étant noyée sous l’ampleur des massacres. Ce qui aurait probablement creusé le lit des horreurs de la Seconde Guerre mondiale.

LE C.D.F : Quels sont pour vous les textes les plus réalistes sur cette Première Guerre Mondiale ?

A.V : Il est difficile de dire ce que c’est qu’un texte réaliste dans la mesure où le temps nous sépare aujourd’hui de l’événement même. La ques- tion du témoignage par ailleurs est une question délicate : res- titue-t-on toujours vraiment ce que l’on voit, ce que l’on expé- rimente ? Mais sans entrer dans de tels détails épistémo- logiques, je dirai que le texte de Maurice Genevoix, Ceux de 14, est particulièrement évocateur. on peut bien sûr citer aussi Les Croix de bois de Roland Dorge- lès, bien que je ne l’évoque pas dans ma thèse. Enfin, person- nellement je trouve sublime La Comédie de Charleroi de Pierre Drieu La Rochelle.



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